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LE NEOLIBERALISME

Connaître l’adversaire : contribution pour une gauche de gauche

dimanche 19 janvier 2014

Qu’est-ce que le néolibéralisme ?

Personnellement, j’ai toujours été très réservé, voire hostile au sujet de l’usage du mot « néolibéralisme ».

La raison en était simple : si j’admets tout à fait que le capitalisme a connu un tournant au début des années 80 (en France, le tournant de 1981-82), contemporain d’une entrée forte dans la mondialisation et la financiarisation, je ne vois aucun raison d’y associer le terme, plus ancien, de « nouveau libéralisme ». Bien au contraire : ce tournant s’est traduit finalement par un regain de contrôle et d’autorité dans tous les domaines, ce que j’ai fini, après le 11 septembre et donc au début des années 2000, par qualifier de « mise en place d’une société sécuritaire de contrôle ». Je m’en suis expliqué dans quelques textes, déjà anciens, mais qui expriment toujours mes analyses. Ces textes sont accessibles sur mon site. En particulier, dans la partie « textes politiques », celui de la page 35, intitulé : « Comprendre le capitalisme sécuritaire et le nouveau régime de guerres » et celui de la page 60, intitulé : « La fiction du néolibéralisme et la disparition du marché ».

Si je trouve nécessaire de revenir sur la question du néolibéralisme, c’est à la fois parce que l’usage de ce terme s’est, en quelque sorte, incrusté parmi les militants de gauche – ce que je regrette, mais je dois me rendre à ce constat ! -, et parce que je me suis aperçu qu’il existait une véritable théorisation à ce sujet, faite par ceux qui ont lancé cette notion. C’est cette seconde raison qui m’a incité à approfondir le sujet.
Un thème fourre-tout.

Dans son cours de 1978-79, intitulé « Naissance de la biopolitique », Michel Foucault aborde déjà longuement le concept de néolibéralisme (et de « capital humain »), non pour les critiquer, mais pour cerner ce qu’ils signifient. Il est particulièrement sévère à l’égard de leur usage par les militants « anti-néolibéraux » de gauche.. Pour lui, affirmer que le capitalisme aurait provoqué l’émergence d’un monde utilitariste, individualiste, marqué par des phénomènes de consommation et d’uniformisation constitue une grille de lecture dominante au sein de la gauche intellectuelle. C’est même devenu un véritable fourre-tout : on y glisse pèle même tout ce qui ne va pas. Il suffit de dire qu’une politique est néolibérale pour que tout soit dit. Or ce discours est sans efficacité et sans effectivité. Pourquoi ? Parce que ce sont au fond des généralités vides, qui ignorent la spécificité du néolibéralisme. Ces discours traditionnels assimilent, comme si c’était la même chose, le néolibéralisme au libéralisme classique, et le libéralisme classique au capitalisme. Ils fabriquent un grand discours unifiant, homogène, un grand récit, dans lequel il n’y a plus aucune place pour l’histoire, plus aucune place pour la nouveauté. Ils laminent le présent dans une forme reconnue par le passé et considèrent ce présent comme une simple répétition de ce passé. C’est précisément pour échapper à de tels biais que Foucault juge indispensable de lire véritablement les grands auteurs qui ont formulé le concept de néolibéralisme, pour l’apprécier dans sa singularité. Que critiquent-ils dans leurs textes ? Et quel changement veulent-ils introduire ? Ces grands auteurs ont pour nom Friedrich Hayek, Milton Friedman, Gary Becker, notamment. A mon avis : surtout Hayek.

Or, quand on lit ces auteurs, dans leur contexte propre (assez différent du contexte français, il faut le rappeler), on s’aperçoit d’une chose évidente : leurs propos, très critiques vis-à-vis du libéralisme classique, ne sont pas dirigés contre des idées de gauche. Ils sont entièrement dirigés contre l’intervention de l’Etat, et ceci quel que soit le domaine, l’économie figurant comme un domaine parmi d’autres. On pourrait même dire, en poussant leur raisonnement, qu’ils sont dirigés contre l’existence même de l’Etat. Le néolibéralisme est une bombe lancée contre l’Etat-Nation, qui, malgré son affaiblissement au début du 20ème siècle (je renvoie à mon texte sur le totalitarisme) avait repris du poil de la bête avant et surtout juste après la seconde guerre mondiale, à l’occasion notamment des politiques keynésiennes. Pour les néolibéraux, l’essentiel des maux dont souffre la société, viennent de ces interventions de l’Etat, centralisées, aveugles, beaucoup trop globales et surtout oppressives, qui mettent les citoyens en état de pure passivité. L’Etat tue les ressorts de la société civile.
Le « tout marché »

En quoi consiste le projet néolibéral ?

Il est simple à énoncer : une marchandisation de tous les rapports dans la société (même si les échanges économiques sont privilégiés). C’est le « tout marché ». Il faut prendre cette visée dans sa radicalité. Contrairement aux libéraux, les néolibéraux ne visent pas à étendre l’espace du marché, en corrigeant des excès d’intervention de l’Etat. Non. C’est dans le principe même que toute transaction doit relever du marché. Comme l’indique Geoffroy de Lagasnerie 1, la seule forme d’organisation sociale valable est le marché. L’échange marchand interindividuel doit être valorisé contre tous les autres types de relations humaines et contre les autres modes d’allocation des ressources.

C’est cette radicalité qui spécifie le néolibéralisme : non pas restreindre l’intervention de l’Etat, comme le veulent les libéraux classiques, mais diffuser le marché partout. Le problème du néolibéralisme est, aussi et en même temps, de savoir comment on peut régler l’exercice global du pouvoir politique sur les principes d’une économie de marché. Ce qui intéresse le plus Foucault : comment projeter, sur l’art de gouverner une société, les principes formels (et formidablement économes d’institutions intermédiaires) d’une économie de marché. Il n’y a plus de différence de principe à faire entre vie politique et vie économique.

Pluralité et différenciation.

Pourquoi le marché est-il la forme d’organisation sociale devenue la seule valable ? C’est le mérite des théoriciens néolibéraux d’argumenter à ce sujet. Foucault avance l’idée que le concept central des néolibéraux n’est pas la liberté (bien qu’elle intervienne bien sûr), mais la pluralité et la différenciation. La spécificité du paradigme néolibéral c’est de nous forcer à nous demander ce qu’implique et veut dire de vivre dans une société composée d’individus ou de groupes qui expérimentent des modes d’existence divers, qui n’ont pas les mêmes goûts, les mêmes désirs, les mêmes aspirations, les mêmes intérêts. C’est la considérable diversité des secteurs d’activité et des modes d’existence (plus encore si l’on se projette à l’échelle mondiale) qui explique la place qu’il faut accorder à la forme marché. Cette forme est la seule à être adaptée à ce défi. Elle est la seule à avoir la souplesse, le degré de décentralisation, la proximité avec le concret, nécessaires. Et elle est, dans son principe même, bâtie sur des différences d’intérêts et d’attentes. Une administration centralisée de l’Etat devient impossible. Sous prétexte d’universalité, elle ne peut que soutenir certains intérêts particuliers contre d’autres. L’Etat divise encore plus. Le marché réunit. Il n’existe pas de « bien commun ». Comme l’indique Hayek, « il n’existe qu’une infinie variété des besoins divers d’individus divers qui se disputent les ressources disponibles et attachent une importance déterminée à chacune d’entre elle ».

Si l’on objectait « et la coopération ? », le néolibéraux répondraient que la coopération ne peut jouer que dans des cadres locaux limités, là où du commun peut être trouvé et sauvegardé de manière tangible, mais dès que la coopération dépasse ces cadres (non sans subir des tensions internes), elle rencontre… le marché ! En bref, pour les théoriciens néolibéraux, les théories sociales déjà existantes sont toujours totalisantes et ne parviennent pas à imaginer ce que serait une société authentiquement plurielle. Le contrat marchand est le seul capable de remplacer le « contrat social » imaginé au 18ème siècle. Comme l’indique Foucault, « Le libéralisme, dans sa consistance moderne (néolibérale en particulier), a commencé lorsque, précisément, fut formulée cette incompatibilité entre, d’une part, la multiplicité non totalisable des sujets d’intérêts, des sujets économiques, et, d’autre part, l’unité totalisante du souverain juridique ». Les théories unificatrices, celles qui se placent du côté du souverain juridique (donc d’un gouvernement à la tête d’un Etat), comportent toujours une aspiration à l’ordre et au contrôle. Le néolibéralisme admet au contraire une part incompressible de désordre et d’ajustements, qui ne sont contrôlés par aucune autorité supérieure, transcendante.

L’homo oeconomicus.

Je terminerai ce tour d’horizon de la théorie néolibérale en évoquant Becker et sa théorie du capital humain. Elle est intéressante, en ce qu’elle nous fait entrer plus avant dans « quelle conception des néolibéraux ont-ils de l’individu ». Pour faire simple, Becker postule que le rapport à l’éducation et à la formation fonctionne lui-aussi comme un marché. L’individu se considère lui-même comme un capital (un ensemble de facultés et de connaissances qui constituent son capital propre) qu’il faut développer et faire fructifier en situation concurrentielle. Cet individu est maximisateur, c’est-à-dire qu’il met en relation, par le calcul anticipé, ce que lui coûte l’accès à une formation (ne serait-ce qu’en temps, mais aussi en argent), avec ce qu’elle peut lui rapporter, et il ordonnera ses choix, sur le marché de la formation (laquelle doit donc être organisée comme un marché), en fonction de son calcul. Comme je l’ai indiqué, la théorie néolibérale ne limite pas ses ambitions aux seuls échanges économiques. Elle envisage d’être valable pour la totalité des activités sociales. On pourra envisager le mariage, par exemple, comme un contrat marchand, selon les mêmes principes. C’est donc, à la fois une théorie relativement simple, dans ses principes de base, et très ambitieuse.

Et le capitalisme ?

Il n’est pas dans mon propos de me livrer ici à une critique du néolibéralisme. Je voulais avant tout le rétablir dans ce qu’il avance réellement. Et donc, en quelque sorte, bien mesurer l’adversaire.
Il y a malgré tout un point frappant : c’est son irréalisme. Il nous présente la société moderne comme un ensemble de petits producteurs / vendeurs prêts à se rendre sur des marchés pour auto-coordonner leurs désirs et leurs actions.

Philippe Alter Paris 20e

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