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EUROPE, EURO ; DEBAT CONTRADICTOIRE

mardi 13 mai 2014

Deux contributions d’Alternatifs Paris Sud, Alain et Benoit

1/

La malfaçon
Monnaie européenne et souveraineté démocratique

Frédéric Lordon (Editions les Liens qui libèrent, 2014)

Note de lecture

De l’inutilité de prêcher l’athéisme au Vatican : « Il faut être aveugle, borné ou totalement crétin pour imaginer que la moindre modification significative du système néolibéral puisse venir du jeu normal des institutions politiques, où précisément le système en question a trouve un inexpugnable refuge ». Le ton soutenu (ici p. 286, mais en virulence soutenue, continue), fait entendre que Frédéric Lordon ne participe pas de l’optimisme des euro-béats.
Sous la plume vive de l’auteur, la monnaie unique est dévaluée, la BCE abattue, l’ordo-libéralisme allemand conspué… De façon décalée, à rebours du politiquement correct enclin à célébrer les (novices) vertus d’un internationalisme abstrait, F. Lordon préconise, argumente en faveur d’un retour aux souverainetés nationales. (Lire, encadré : « Ce que l’extrême droite.. »)
La souveraineté vue de gauche « n’a pas d’autre sens que la souveraineté du peuple » (p.230). La nation sous l’égide du capital, c’est l’ambition du FN, une autre malfaçon qu’il importe de dénoncer.

Retour provisoire aux monnaies nationales…

Désobéir à l’Europe, enfermée dans le carcan des successifs traités sans répudier l’euro, monnaie unique, inique est une dangereuse illusion, sous la férule de la BCE : « … Il n’y a plus rien à gouverner, toute la matière gouvernable ayant été soustraite à la délibération gouvernante. » (p.52).
Une contre offensive démocratique passe par un retour aux souverainetés monétaires nationales. La monnaie unique ne permettra jamais la mise en place d’une politique sociale, écologique, sympa… On observe au contraire une divergence « des différentiels de productivité et de coûts […]. L’ajustement réel s’opère – par les salaires (à la baisse) et le chômage (à la hausse). » (p.182). L’Europe actuelle n’est que la régionalisation d’un capitalisme mondialisé, le contournement des entités, identités nationales est un impératif pour l’extension des domaines de la marchandise. « L’euro actuel procède d’une construction qui a eu pour effet de donner toute satisfaction aux marchés des capitaux. » (p.88).

Pour s’en libérer, esquisser, tracer une voie nouvelle, vers la reconquête de la souveraineté monétaire comme condition d’une autre politique : « … il faut donc se faire à l’idée que le retour à la case départ « monnaies nationales est l’issue la plus probable […], mais s’en exclure que la case départ soit une case de re-départ (p.189)

… pour instaurer une monnaie commune.

Le chapitre 7 (p. 185, passim) technique, qui nécessite une attentive lecture, évoque les modalités de construction d’une monnaie commune et non plus unique.

Quelques éléments d’une argumentation cohérente et plutôt convaincante : « … à la grande différence de la monnaie unique, le système monnaie commune/dénominations nationales offre des possibilités d’ajustement de change intra-européen par construction exclues de l’euro actuel […] cette ré-autonomisation de la politique monétaire, vise à la renationalisation des déficits publics. »
Les banques nationales sont en leurs prérogatives restaurées, le marche des changes supprimé, l’éventuelle banque européenne fortement reconsidérée, gardienne de la monnaie commune dans « les nouvelles règles ayant pour effet d’indexer les réalignements de change sur les soldes courants quand ils deviennent polarisés, c’est-à-dire de rendre de droit la dévaluation pour les pays déficitaires… ».
Ce qui n’est pas un mince changement. Imaginons, que la Grèce, le Portugal,… puissent ainsi rééquilibrer et leur balance commerciale, et, de facto le montant de la dette… »

Faire du défaut une arme politique, « … mettre enfin un terme au désordre de la finance libéralisée, ne nous coûtera même pas le taxi pour renvoyer les banquiers à une retraite précoce, sans chapeau, bonus ou stock-options, faut-il le dire. » (p. 116).

Payer le taxi… n’auront-ils conservé limousine et chauffeur ?
Pour le simple piéton, un livre utile à lire avant d’aller voter ou… de s’abstenir.

Alain

Annexe

Ce que l’extrême droite ne nous prendra pas

« La colorimétrie des demi-habiles ne connaissant que deux teintes, toute mise en cause de l’Europe, fut-elle rendue au dernier degré du néolibéralisme, est le commencement d’une abomination guerrière, toute entrave au libre-échange est la démonstration d’une xénophobie profonde […], l’annonce d’un renfermement autarcique […], la certitude (logique) du… national socialisme. […].

Le pire, cependant tient au fait que ces imputations, où le grotesque le disputa à l’ignoble, font sentir leurs effets d’intimidation jusque dans une fraction de la gauche critique, terrorisée à la pensée du moindre soupçon de collusion objective avec le FN. Or, à y regarder de plus près un souverainisme de gauche se distingue aisément d’un souverainisme de droite. […] Il est bien vrai cependant que le FN se montre d’une redoutable habileté dans le pillage éhonté des idées de la gauche critique… le FN s’avance gaiement, se goinfrant des thèmes de gauche pour mieux semer une réjouissante confusion. » (p.227, 228).


2/

Sortir de l’euro : une gauche qui a oublié l’essentiel

La sortie de l’euro est une proposition fréquemment mise en avant par une partie de la gauche de gauche. Sous couvert de vouloir mettre en œuvre des politiques monétaire, budgétaire et de change, cette proposition ne vise qu’à esquiver un affrontement de classe que l’euro contribue à exacerber.

Un curieux débat hante la gauche de gauche depuis maintenant plusieurs années : la sortie de l’euro. Des économistes de diverses sensibilités – Jacques Nikonoff, Jacques Sapir ou Frédéric Lordon – se sont prononcés en faveur d’une telle sortie, nécessaire selon eux, pour retrouver des marges de manœuvre, impulser une politique sociale, voire, pour les plus ambitieux, engager un processus de transformation. Avant d’examiner ces arguments, revenons tout d’abord sur ce qu’est une monnaie moderne.
La monnaie est aujourd’hui une créance sur la société. En disposant de cent euros en poche, on est autorisé à acheter des biens ou services. C’est vrai de l’euro et c’est tout aussi vrai pour la monnaie alternative d’un Système d’échange local. L’euro permet donc d’acheter dans l’ensemble des pays de la zone euro. Si on veut acheter ailleurs, on doit d’abord les convertir à moins que notre interlocuteur n’accepte les euros. À l’inverse des monnaies basées sur des marchandises – l’or par exemple – il s’agit d’une monnaie moderne basée sur la confiance que l’on a dans le groupe qui utilise cette monnaie. Vouloir sortir de l’euro, c’est vouloir sortir de ce groupe qu’est la zone euro pour reprendre sa souveraineté nationale sur la monnaie. Pour faire quoi ?

Mener une politique monétaire ? Espérer relancer la croissance en baissant les taux d’intérêt de la BCE qui sont déjà bien bas ? Ceci laisse relativement peu de marges de manœuvre. De la croissance pour résoudre le chômage ? Voilà qui ne nous différencie guère de nos adversaires... Faire marcher la planche à billets pour résorber la dette publique ? Politiques qui ont été utilisées au sortir des guerres pour noyer la dette. Rien de bien radical tant cette politique touche indifféremment les petits et les gros patrimoines.

Mener sa politique de change, pratiquer des dévaluations compétitives ? Un des arguments contre l’euro est qu’en cas de déficit commercial, la monnaie est dévaluée et que le pays retrouve alors sa compétitivité. Dans le cas de la zone euro, en cas de déficit commercial d’un pays par rapport aux autres, ce sont les prix qui doivent s’ajuster. En cas d’ajustement des prix, qui doit payer ? Le capital ou le travail ? Voilà la véritable question que bien sûr le capital n’élude pas : au nom de la compétitivité, ce sont les salaires qui doivent s’ajuster à la baisse. Et si au contraire, c’étaient les profits ? Et si cette réduction des profits ouvrait la voie à l’appropriation générale des entreprises par les salariés ?
Dit autrement, le fait d’avoir une monnaie nationale permet de faire payer simultanément le capital et le travail en cas de déficit extérieur, d’éviter le conflit de classe. Cette vision est d’ailleurs elle-même illusoire car les classes populaires n’ont que leur revenu en monnaie locale pour vivre alors que les riches ont toute latitude pour convertir leur patrimoine dans d’autres monnaies. Une monnaie unique à plusieurs pays est donc de facto un moyen d’exacerber les contradictions de classes que la vraie gauche ne doit pas sous-estimer... à moins de refuser de se battre pour l’appropriation de l’économie par les salariés.

Pour l’appropriation de l’économie par les salarié.e.s

C’est peut-être ici que se noue le cœur du débat. Même avec l’Union européenne, l’essentiel de la souveraineté politique reste l’échelon national. Même critiquable, nous participons à cette démocratie parce que nous pensons qu’il est encore possible d’élire une majorité de progrès. Elle devra résorber le chômage non par une accélération vaine de la croissance mais par une réduction drastique du temps de travail sans perte de salaire. Elle devra revenir sur toutes les contre-réformes des retraites et permettre à la sécurité sociale de prendre en charge 100 % des dépenses de santé. Elle engagera la transition écologique de notre économie sans perte de pouvoir d’achat pour les
salariés. Cela aura pour effet d’augmenter résolument la part des salaires, individuels comme socialisés, dans la valeur ajoutée et devra déboucher sur une remise en cause des profits et donc une appropriation des entreprises par les travailleurs.
Pourquoi donc vouloir afficher une sortie a priori de l’euro si ce n’est que pour éviter cet affrontement de classes ? Pourquoi vouloir partir avec une monnaie immédiatement dévalorisée qui va peser sur le pouvoir d’achat des classes populaires ? Pourquoi vouloir mettre la France à l’écart du reste de l’Union européenne alors qu’elle risque justement d’être le « mauvais exemple »
à suivre ?

Le Front national préconise la sortie de l’Euro pour rétablir un compromis de classe entre le salariat et la petite bourgeoisie nationale contre le capitalisme globalisé à l’image de ce que pratique aujourd’hui la Hongrie. Vision complètement réactionnaire au sens étymologique du terme. Sans douter de la sincérité progressiste des partisans de gauche de la sortie de l’euro, nous ne pouvons que nous demander ce qu’ils font dans cette galère.

Benoît

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