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Appel à changer notre cadre de référence pour l’action politique.

dimanche 22 novembre 2015

APPEL A REFLEXION ET A ACTION

Après la sidération, l’émotion, les pleurs, il faut essayer de penser. Et agir. Bien sûr en étant aux côtés des personnes directement touchées, sur les lieux des actes et aussi des poésies spontanées de la rue meurtrie. Mais aussi en essayant de découvrir dans la foule rassemblée d’autres formes d’action à inventer pour saisir en quoi le monde proche peut ou va changer.

Que va-t-il se passer ? Comment va-ton penser ?

On peut me semble-t-il avoir l’intuition que le référentiel de l’action politique pour un monde commun ne sera plus le même. Pour deux raisons.

D’une part, parce que l’évènement nous force (et c’est voulu ainsi, c’est un défi) à ressaisir les bases de ce que nous faisons et pourquoi nous le faisons. En effet, si des « jeunes humains » ont fait cela, comme ils l’avaient déjà fait ailleurs (ce qui est beaucoup plus loin de nous, on le sait, tombe souvent dans l’indifférence du flot d’images), qu’est-ce qui est déréglé dans notre monde ? On le sait : il y a le capitalisme sans rivage, c’est-à-dire l’impérialisme prétendument civilisationnel qui voulait construire des états et des sociétés à son image (Bush et sa fabrique du nouvel « Orient » après 2003) et avec sa morale (la mondialisation marchande) ; il y a les ventes d’armes (on vend à l’Arabie saoudite qui vend à Daech), le cynisme diplomatique (trois degrés en plus suffiront pour la température terrestre : on ne touche pas les infrastructures technologiques et économiques du business), les petits arrangements odieux des grandes puissances, les mensonges d’Etat, le crime social à grande échelle (3000 morts ou mortes dans une usine effondrée au Bangladesh dans les ateliers du monde), le crime d’état qui se voit (les barils d’explosifs de Bachar El Assad sur son peuple, les drones US sur les populations civiles en même temps que des terroristes au Pakistan ou au Yemen) comme celui qui reste caché aux grands médias (sauf investigations trop rares), quotidiennement en Afrique par exemple. Et puis il y a maintenant les fugitifs, les évadés des tueries en Syrie, les réfugiés par centaines de milliers, qui frappent aux portes de l’Europe barricadée.

Cette barbarie que nous nommions déjà, tantôt rampante, tantôt hyper visible, qui traçait son chemin depuis trois décennies au moins, a fini par produire, sur la scène mondiale et les micro-scènes de nos villes, des milliers d’individus hors de toute culture commune (qu’elle soit religieuse ou non religieuse), inclassables dans des catégories politiques connues, sinon dans une nouvelle forme ultra-moderne de web-fascisme en réseau, qui occupent en tout cas la fonction traditionnelle du fascisme, et dont ils sont la pointe avancée meurtrière (car le mal est profond).

Il y a donc une scène internationale connectée à notre voisinage, au su et au vu de tous (on ne pourra plus dire qu’on ne la voyait pas !), porteuse de cellules cancérigènes pour la société humaine universelle.

Et d’autre part il y a dans chaque pays un substrat social, un humus qui est de plus en plus irrigué de ce poison, qui n’en est pas la cause, mais le produit. Il y a les défaites sociales, l’acceptation de l’inacceptable pour ceux qui étaient censés résister au libéralisme sauvage, et donc, forcément, le ressentiment des humiliés, le racisme tout azimuth (car quand le racisme commence, c’est une épidémie possible), l’acceptation répandue de la cruauté de la vie, avec (forcément) des gagnants et des perdants, des regards qui se détournent sur des actes inhumains commis ici ou là (dans les entreprises, dans le travail, dans les Pôle emplois, dans les cités…). Il y a le discours de « pureté » nationale et social-raciale, faisant écho aux « purs » de la religion déracinée de toute base socio-culturelle et humaine.

Et se rajoute maintenant depuis quelques jours en France un tournant étatique « néo-bushien » (certes aux petites dimensions de la France) au nom de la sécurité, un délitement des principes républicains et démocratiques, pour une période indéterminée où les anciennes configurations de l’action sociale et politique (la lutte des classes, la bataille gauche/droite) vont être voilées au profit de l’Etat, pas seulement du gouvernement, mais de l’Etat, qui se voudra à la fois militarisé et protecteur.

Après les 7, 9 et 11 janvier 2015, tout n’était pas perdu. La vie était encore là. L’envie de faire société ensemble contre la barbarie avait envahi la rue. C’était fragile comme du verre, c’était manipulable, récupérable (les chefs d’Etat !). Il aurait fallu que ce soit pensé et condensé pour que cela puisse renverser le vent mauvais qui déjà soufflait auparavant. Mais si la pensée a bien eu lieu, ou une conscience aigüe de l’évènement, au travers de centaines de mini agora, de tribunes, de mises en commun, d’actes aussi, disséminés et peu connus, personne n’a vraiment cherché à les traduire en pratique sociale et politique collective. Personne à gauche en tout cas. Nous avons en quelque sorte vite oublié janvier 2015 parce que janvier 2015 nous posait des problèmes d’intelligibilité gênants, et plus difficiles encore à traduire en pratique ou en actes. Nous n’avions certes pas immédiatement les outils adéquats pour cela. Mais, plus profondément, nous sentions que cela nous coûtait trop cher subjectivement de fouiller en profondeur les fondations de nos maisons communes : la gauche, nos acquis, nos droits, notre culture, notre drapeau, nos symboles, notre histoire. Tout cela existe-t-il encore ? Nous avons fait comme si cela devait encore exister sans gros problème. Pourtant le tocsin avait sonné, chez Charlie et dans l’hypercascher, comme révélateurs d’un dérèglement général. Insistons : un révélateur, un avertissement, pas un déclencheur. Mais après les secousses du tremblement de terre, nous avons pensé que nous pouvions encore faire politique comme avant : chercher une gauche de gauche, dans l’unité bien sûr, mener des batailles sociales, construire un antifascisme (mais nous avions des doutes lancinants sur le… comment), unifier un antiracisme éclaté (car il était déchiré de toute part).

Eh bien non. Le mal est plus profond qu’on ne le pense. Le monde est plus abimé qu’on ne le craignait. La société globale ne tient plus debout sur la base de ses fondations anciennes.

En France, la résurgence du vieux fond réactionnaire et contre-révolutionnaire fait écho au délitement social, moral et culturel, pour fournir des réponses identitaires, des réflexes psychosociaux qui calment provisoirement les angoisses individuelles. La France est une bonne chambre d’écho pour enregistrer la crise de l’humanisme universaliste. Les fondations citoyennes, c’est-à-dire le droit universel à la politique, y sont nées d’une Révolution (ailleurs en Europe c’est un peu différent, mais pas tant que cela) qui a produit une arène commune : un potentiel pour l’égalité des droits, la liberté, la solidarité humaine. Et une dynamique possible d’Egaliberté, c’est-à-dire de production possible (possible, pas certaine) de nouveaux espaces de conquêtes (par une ou des révolutions) d’individuation et d’humanisation par la lutte sociale et politique. Aujourd’hui, la lutte sociale, politique et idéologique de nos ennemis (intérieurs et extérieurs) a partiellement détruit le monde commun. Peut-être pas en entier. Mais il faut s’en assurer. Mais pour s’en assurer, il faut partir du socle et voir s’il tient encore debout. Ou plutôt, il faut vérifier s’il n’est pas nécessaire de reconstituer entièrement les bases communes. On dit qu’il n’y a plus de gauche ? On va voir. Seule la puissance subversive du projet d’Egaliberté vraiment généralisée peut dissoudre les scories fascisantes, les pulsions racisantes, la démesure totalitaire du religieux, les rêves malsains de milliardaires et de concurrence destructrice (Macron !) dont on devine qu’ils parcourent certaines strates du corps social autour de nous, et qui l’abiment.

Il nous faut pour cela un mouvement social, politique, culturel, multiforme, un mouvement d’opinions, un mouvement d’initiatives cumulées, un mouvement d’en bas et d’en haut, un mouvement qui fasse envie, qui produise du désir, qui fasse rêver, qui mobilise des brigades républicaines nationales, européennes, internationales.

Qui va faire cela ? Des inventeurs de mouvement, des intellectuels, des artistes, des réseaux sociaux, des syndicalistes, des associations, des politiques, des personnes, des jeunes, des femmes, des réfugiés, des amis, des voisins.

Comment ? En le voulant collectivement. Mais il faut que quelqu’un ou quelques-uns commencent, et que cela se propage.

C’est un appel.

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