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MEDIAS : LA BOUILLIE NEO-LIBERALE

samedi 21 mai 2016

L’Angle Eco : « Je ne servirai pas d’alibi »

par François Ruffin

19/05/2016

Ils voulaient que je vienne à leur débat sur « les inégalités entre générations », sans un salarié ni un précaire, mais avec des diplômés d’HEC, et des gérants de start-up et moi au milieu, comme alibi.

Bonjour Monsieur Lenglet, bonjour Monsieur Delbos.

Vous m’avez invité pour votre première émission de L’Angle Eco, qui sera diffusée le mardi 31 mai. Je vous en remercie, mais je décline cette invitation.

Je pourrais arguer que le thème retenu, « les inégalités entre générations », n’est pas dans mes cordes, que j’y préfère les « inégalités » tout court, une archaïque lecture « capital / travail ». Mais bon, comme je suis journaliste, c’est-à-dire « bon à rien et touche à tout », j’aurais pu m’accommoder de ce sujet, le détourner un peu : quand on assiste à une assemblée générale d’actionnaires, exclusivement composée de têtes blanches, on se dit que, en effet, les dividendes pour ces vieux sont prélevés sur des jeunes salariés (ou en stage, ou au chômage).

Non, c’est le casting pour vos plateaux qui me fait renoncer à vous rendre visite.

On connaît l’orientation libérale de François Lenglet (55 ans), et ce n’est pas moi, avec mon engagement assumé, qui vais lui demander de se retrancher derrière une fausse neutralité.

A ses côtés, Jean Tirole (62 ans), prix de la Banque de Suède d’économie, partisan du libre-échange, de la flexibilité du travail, de la baisse des indemnités chômage, etc., lui apporte une caution scientifique à tous les dumpings réclamés par le Medef. (De son vivant, j’ai longuement discuté avec Maurice Allais, le premier français à avoir reçu le prix de la Banque de Suède d’économie : avec la même caution scientifique, lui aurait défendu des positions presque inverses, pour le protectionnisme et contre tous les moins-disants imposés au nom de la compétitivité. Mais cet économiste, hétérodoxe, n’a jamais bénéficié de la médiatisation offerte au très libéral Jean Tirole.)

Partons pour ce tandem.
Mais qui mettez-vous, à leurs côtés, pour le rééquilibrer ?
Dans le premier « débat », par exemple, sur l’emploi ?

Sophie de Menthon (68 ans), « cheffe d’entreprise », et longtemps membres du Medef.
Emmanuelle Duez (28 ans), diplômée de l’Essec et de Science-Po, décrite par La Tribune comme « serial entrepreneuse de choc ».
Enfin, Diana Filippova (29 ans), diplômée de HEC et de Science-Po, que vous me présentez comme « entrepreneuse », et en même temps « responsable des relations écosystème start-up chez Microsoft ».

Des libéraux débattront donc avec des dirigeants d’entreprises, des diplômées de grandes écoles avec des diplômés de grandes écoles, l’élite occupera tout l’espace. Nul doute qu’on trouvera bien des désaccords entre eux, que certains – certaines – auront des propos originaux, mais enfin : qu’il n’y ait pas un salarié normal, pas un stagiaire, pas un précaire, pas un syndicaliste ! Eux qui représentent la masse du pays ! Comme s’ils n’avaient rien à dire, eux, sur l’emploi !

Et je viendrais m’y ajouter, moi, pour servir d’alibi à cette comédie ?
Je pourrais, oui.
Je pourrais y venir, pour dénoncer ce dispositif.
Mais parfois, on est fatigués de ces combats : je vous laisserai « débattre » tranquillement…

Bref, je ne trouve pas que ce pluralisme rétréci fasse honneur au service public.

Je reste à votre disposition, néanmoins, ultérieurement, pour des débats plus équilibrés.

Fakirement,

François Ruffin

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