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​L​es 700.000 ouvriers invisibles des usines à colis françaises

mercredi 18 janvier 2017

17 Janvier 2017

par David Gaborieau, chercheur en sociologie du travail. Pour sa thèse Des usines à colis, Trajectoire ouvrière des entrepôts de la grande distribution, il a travaillé comme intérimaire dans plusieurs entrepôts de la logistique.

La chaîne ouvrière s’est transformée mais n’a pas disparu. Une fois les produits commandés, le préparateur de commandes s’affaire à charger sa palette. 13% des ouvriers français assurent ces jobs invisibles, solitaires et numérisés.

Tout le monde a été surpris de constater qu’Amazon fonctionnait avec des gros entrepôts où les conditions de travail sont très difficiles. Mais on s’imaginait quoi ? Que les colis arrivaient comme ça chez nous, grâce à un seul livreur pour nous l’amener ?

Tout ce que l’on achète dans la grande distribution passe par ces usines, où il faut trier les colis, les préparer, les mettre en paquet et les envoyer. Des métiers qui usent et qui isolent ces nouveaux ouvriers.
Ça ne concerne pas qu’Amazon

La logistique ne concerne pas qu’Amazon, mais de nombreux secteurs d’activités : Il y a la section commerce alimentaire que j’ai observée, avec toutes les grandes enseignes comme Super U, Leclerc, Carrefour, ou bien leurs sous-traitants, des entreprises comme XPO (ex-Norbert Dentressangle), Kuehne-Nagel, Geodis… Et tous les autres secteurs de la grande distribution avec le textile, le bricolage, les produits culturels, les matières premières aussi… Puis la partie industrielle qui stocke les pièces avant de les amener dans les usines automobiles, par exemple.

Enfin, la partie messagerie regroupe de gros sous-traitants de la logistique qui reçoivent des produits pour les dispatcher ailleurs. Ce sont tous ces camions floqués « DHL » ou « TNT » que l’on voit sur les autoroutes.

Au total, ils sont 700.000 en France, soit 13% des ouvriers du pays, une part en constante augmentation depuis les années 1980.
La grande distribution recourt à ces usines à colis

L’industrie se transforme. On ne produit plus chez nous. La grande distribution a donc besoin de ces usines à colis pour concentrer ses achats.

Elle crée en même temps un nouveau monde ouvrier que nous ne voyons pas.
Usine à colis / Crédits : Hortense Soichet / WORKLOG

Les délocalisations et la division internationale du travail produisent d’autres types de métiers ouvriers et nous n’en sommes pas conscients, car la grande distribution ne met en avant que sa vitrine, le grand magasin. Elle ne montre pas son back office, l’entrepôt. Ce monde est invisibilisé.
Taisez-vous et bossez !

Ces grands hangars pourraient fonctionner de manière artisanale, mais les nouvelles technologies les ont transformés depuis une dizaine d’années. L’outil informatique organise, catégorise, contrôle et impose un scénario de travail aux ouvriers.

C’est la même chose que dans les call centers où la personne suit tout le schéma de conversation sur son ordinateur, selon ce que lui répond le client.
Un taylorisme, version numérique

Le préparateur de commande reçoit les informations d’une voix numérique dans son casque qui lui dit point par point ce qu’il doit faire. C’est du taylorisme version numérique ! Il évolue dans une bulle au sein de son lieu de travail et n’a plus besoin de poser de question ou de discuter avec un collègue, encore moins de travailler en équipe. Dès qu’il prononce un mot, comme un « bonjour », la machine l’entend et rétorque : « Répétez, ce mot n’est pas compris »…

« Dès que l’ouvrier prononce un mot, la machine l’entend et rétorque : “Répétez, ce mot n’est pas compris !” »

David Gaborieau, sociologue

Le préparateur devient un ouvrier spécialisé, ce qu’il n’était pas quand il n’avait pas de casque sur les oreilles.

Second effet de l’informatisation : L’automatisation du fonctionnement à l’intérieur de l’entrepôt et la disparition de tout un ensemble de tâches administratives, de contrôle de qualité. Il y a donc de plus en plus d’ouvriers dans l’entrepôt et moins de professions d’encadrement.

Le secteur s’ouvriérise. Certaines tâches disparaissent. D’autres sont de plus en plus répétitives.
C’est un travail répétitif et pénible

Dans ce monde industriel de nouvelles technologies, les métiers dont on a besoin sont des métiers physiques pénibles et répétitifs. Toute la journée, le préparateur de commandes monte et descend de son chariot. Les fourches qui transportent la charge sont fixes sur le chariot.

C’est à lui de tout faire : poser une palette vide, circuler dans les rayonnages, s’arrêter quand la voix numérique l’indique. Descendre du chariot, prendre le paquet, le poser sur la palette.

Même chose pour tout le reste des colis de la commande du supermarché en question. L’ouvrier ne cesse de monter et descendre du chariot, de se baisser ou de grimper pour atteindre le paquet, puis de le hisser sur la palette.

Toujours le même geste et un effort physique très important !
Une personne déplace jusqu’à 12 tonnes chaque jour

J’ai fait le cumul de tout ce que porte un préparateur de commandes en une journée. On atteint très rapidement des poids impressionnants.

Trois à quatre tonnes soulevées dans un entrepôt de produits de quincaillerie. Pour des produits comme les boissons, on atteint rapidement six ou sept tonnes par jour et par personne. Et jusqu’à dix tonnes dans les hangars dédiés aux fruits et légumes.

Si on ajoute des heures supplémentaires, on transporte douze tonnes.
Les accidents arrivent vite

Le plus souvent ces emplois du temps sont fixes : On travaille sept ou huit heures avec une pause de 20 ou 25 minutes au milieu pour le repas. Un repos court qui arrange tout le monde. Moins on reste à l’usine, plus on garde du temps pour soi.

« Quatre, cinq, six ans… Les durées maximales avant de ressentir l’usure et d’enchaîner les accidents de travail »

David Gaborieau, sociologue

Le corps s’abîme vite. L’usure du préparateur se manifeste au niveau du dos surtout, mais aussi sur les coudes, les poignets, les mains, les genoux, le cou.

Cette fatigue liée à ces gestes répétitifs s’appelle de l’hypersollicitation. Quatre, cinq, six ans… Ce sont les durées maximales évaluées par l’INRS (link is external) , (l’organisme de santé et de sécurité au travail) avant de ressentir la fatigue physique et d’enchaîner les accidents de travail, les maladies du dos et des genoux.
Le CDI pour s’acheter une maison

Certains entrepôts sont composés presque uniquement d’intérimaires, surtout les entrepôts de sous-traitants qui signent un contrat tous les deux à trois ans avec les grandes enseignes de distribution.

Les contrats de ces ouvriers sont limités à 16 ou 18 mois selon les cas et ils ne peuvent être renouvelés avant 6 mois de carence. Donc les préparateurs de commandes – entre 60 et 70% des ouvriers des entrepôts – circulent d’une entreprise à une autre et répètent les mêmes tâches avec les mêmes commandes vocales.

Ce système crée des bassins d’emplois logistiques en périphérie des grandes villes.

Certaines entreprises, au contraire, préfèrent les CDI car l’intérim coûte cher. On m’en a proposé plusieurs après quelques mois seulement dans l’usine. Ici on dit que « la logistique nourrit son homme ».

On peut se sortir assez vite des statuts précaires, ce qui est indispensable pour acheter une maison ou fonder une famille. C’est aussi un moyen de s’éloigner de la préparation de commandes et de s’orienter vers des postes moins pénibles, comme celui de cariste. On travaille sur un chariot élévateur, qui transporte les palettes très haut. Pas besoin donc de soulever des tonnes de marchandises. C’est un poste un peu plus qualifié et un peu moins pénible, comme les postes de réception et expédition sur les quais, mais ça reste des postes ouvriers et les évolutions sont très limitées.
On rêve pragmatique

La plupart de ces hommes galèrent à s’extraire des usines à colis, mais certains y arrivent.

Quand on est préparateur de commandes ou cariste, on rêve pragmatique, à proximité. On veut devenir chauffeur routier par exemple, un métier lié au secteur de la logistique qui permet de sortir d’un certain type de contrôle. On est seul dans le camion sur la route. C’est un savoir-faire. D’ailleurs on se revendique comme tel. On dit : « Je suis chauffeur routier » alors que l’on ne dit pas « je suis préparateur de commandes ». On dit : « Je fais de la prép », comme on dit « je fais de la caisse ».

Quelles que soient les choses que l’on puisse faire pour améliorer la santé, l’organisation du travail, et le respect de l’humain, les ouvriers ont du mal à s’assumer et à se revendiquer comme tel. Et le fait que ce monde soit invisible ne facilite pas du tout l’expression.

Les ouvriers sont obligés d’expliquer ce qu’ils font pour qu’on les comprenne. Or, un préparateur de commandes qui travaille sous commande vocale se sent obligé de désamorcer la critique en disant : « Ben ouais, on est un peu des robots ». Car ce système de commande vocale choque les gens !

Sauf que l’on a besoin de ces ouvriers pour effectuer ces tâches aujourd’hui. Et même les syndicats, peu développés dans le secteur, ont du mal à pénétrer cet univers. Ce qui complique encore plus l’affirmation en tant que groupe.

Mais les choses sont en train de bouger sur ce point, comme chez Amazon, où des revendications apparaissent.

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