Accueil > Débats et propositions > UNE GAUCHE PLURIELLE AU PORTUGAL ?

UNE GAUCHE PLURIELLE AU PORTUGAL ?

note sur la situation portugaise et la lecture partielle qui en est faite en France

mardi 21 février 2017

Unité de la gauche, comme à Lisbonne ?

Dans un article publié par Libération le 19 février au titre évocateur, « Hamon au Portugal : 24 heures en terre de gauche rassemblée », Laure Bretton en rajoute en disant que Benoît Hamon a rencontré António Costa, « premier-ministre d’un gouvernement de gauche plurielle ». Or ceci est tout à fait inexact et il est néfaste de mésinterpréter la situation portugaise pour réfléchir à la situation française. Non seulement il n’y a pas de gouvernement d’unité de la gauche au Portugal, mais le processus qui a mené au gouvernement socialiste actuel est tout à fait différent de ce qui peut se produire en France. Résumons.
Après un gouvernement de droite dure, plus que soumis aux impératifs de la « troïka », les élections législatives du 4 octobre 2015 ont fait perdre sa majorité à la coalition de droite qui, néanmoins, garda le groupe parlementaire le plus important (36,86% des députés), devant celui du PS (32,31%). Mais les partis antilibéraux – le Parti communiste allié au Parti écologiste, et le Bloc de Gauche –, obtinrent des scores importants, respectivement 8,25% et 10,19% (au Portugal, le scrutin est proportionnel). Le président de la République, Aníbal Cavaco Silva (droite) appela l’ancien Premier Ministre de droite, Passos Coelho, à former un nouveau gouvernement, espérant l’abstention du groupe PS. Mais le PS, depuis 2014, avait pris un léger tournant à gauche, avec l’ascension d’António Costa à la direction, et vota contre l’investiture d’un nouveau gouvernement de droite. Dans le même temps, le Bloc de Gauche prit l’initiative de proposer au PS un accord partiel : en échange d’un certain nombre de mesures sociales, le Bloc voterait l’investiture du gouvernement minoritaire socialiste. Le PCP (très stalinien), se retrouva alors obligé d’adopter une attitude identique. L’accord partiel n’aplanit nullement les divergences considérables, notamment sur les questions européennes (restructuration de la dette portugaise, par exemple), mais évita la perpétuation d’un gouvernement de droite comme en Espagne. Bloc de Gauche et PCP ont déclaré publiquement qu’ils feraient tout pour chasser la droite. Une fois Passos Coelho (éphémère premier Ministre de droite) censuré au parlement, Cavaco Silva fut obligé d’appeler António Costa (PS) à former le nouveau gouvernement, ce qui fut fait, avec l’appui du Bloc et du PCP. Mais il n’y a pas de gouvernement d’union de la gauche, pas de ministres du Bloc et du PCP au gouvernement, et il arrive souvent que ces deux partis votent contre des mesures proposées par le gouvernement PS, qui les fait alors passer avec le soutien de la droite (comme la privatisation de certaines banques ayant fait des faillites frauduleuses).
Le Portugal est, il est vrai, le pays le plus à gauche d’Europe, mais pas très à gauche quand même... : un gouvernement minoritaire socialiste soutenu par les partis de la gauche antilibérale. La dirigeante du Bloc, Cristina Martins, a reçu Benoît Hamon cordialement, mais sans plus et a ouvertement dit à ce dernier que ses « voeux européens » étaient inapplicables dans l’état actuel de la majorité de l’UE et qu’il fallait donc prévoir un affrontement et une coalition de forces antilibérales en conséquence.

La situation portugaise est différente de la française sur un autre plan : au Portugal, les élections législatives sont complètement dissociées des présidentielles (et c’est le Premier Ministre qui dirige le gouvernement). L’union partielle a donc été rendue possible après les élections législatives, pas avant – mais au Portugal, c’est la proportionnelle, donc l’absence d’unité ne diminue pas comme en France le nombre des élus de chaque parti.

Les leçons à tirer de l’expérience portugaise actuelle ne sont donc pas exactement celles dont on parle un peu facilement. Une unité partielle, pragmatique, sans gouvernement de coalition, mais qui crée une situation intéressante : si le PS ne respecte pas ses engagements, son gouvernement tombe ! En revanche, la question de l’unité de la gauche est posée, pour l’avenir proche. Il est peu probable que le même accord partiel puisse se reproduire pour les prochains élections (2019), et donc l’hypothèse d’une vraie union de la gauche se posera, mais bien difficilement imaginable en raison des énormes divergences notamment sur l’Europe (le PCP est pour la sortie de l’UE et le Bloc pour la sortie de l’euro et la renégociation de la dette.

En France, notre législation électorale est complètement différente : système majoritaire qui écrase les partis minoritaires, élections législatives soumises aux élections présidentielles préalables – un beau produit de la Ve République… Avec l’effondrement électoral de la gauche en raison du quinquennat de trahison de Hollande-Valls, la question de la candidature unique de la gauche aux présidentielles comme aux législatives apparaît comme un impératif, ce qui exige une rupture avec la politique du quinquennat.
Un tel contexte n’existait pas au Portugal. Attention, donc, à ne pas se réclamer du Portugal de manière incantatoire. Cela n’aidera pas à la construction de la nécessaire unité en France.

Michel Cahen, Lisbonne, 20 février 2017

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.