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UN FRONT POPULAIRE ? contribution aux débats

lundi 7 mai 2018

Un Front populaire est possible
Un Front populaire, c’est une hypothèse de travail, pas une certitude. On peut l’appeler Front populaire, ou Mouvement populaire, ou encore autrement. Peu importe.
Le constat est le suivant : grâce à la séquence de luttes actuelles, après l’unité d’action des forces de gauche antilibérale qu’elle a suscitée, après l’appel Ruffin et le 5 mai réussi, et après l’annonce que la confédération CGT pourrait participer à un cadre commun entre syndicats, associations, partis politiques, une situation nouvelle peut s’ouvrir pour représenter un bloc social et politique ouvert et dynamique. Et très à gauche comme tonalité !
D’abord aider à gagner les grèves
Il faut tout de suite préciser une question très importante : l’hypothèse avancée plus haut ne saurait résoudre la question du rapport des forces, crucial, pour les grèves en cours. C’est un élément, pas plus. Le résultat des conflits sera en effet déterminant pour que cette hypothèse prenne corps. Mais il est utile d’avoir un horizon.
Comment aider les grèves ? La question-clef est celle des cheminots. Le rapport des forces combine trois éléments :
- La grève en tant que telle. Il y a de bonnes raisons de croire qu’elle reste solide. Je ne développe pas même si cela fait débat (voir articles dans : www.syndicollectif.fr).
- L’extension de la grève à d’autres secteurs. Il y a la grève fonction publique du 22 mai, étendue maintenant avec un appel incluant CFDT et UNSA. Certains syndicats et certains secteurs (notamment Finances publiques) agissent pour une reconductible. Mais si cela arrive, cela ne viendra pas de l’intersyndicale en tant que telle : ce sera une bonne surprise. Autre hypothèse : les jeunes, l’extension dans les facultés et surtout les lycées après le 22 mai, à la découverte des « sélections » d’entrée à l’Université. Là aussi, ce serait une bonne surprise. Il y a aussi la journée du 15 mai dans les hôpitaux : « marée blanche ». A suivre. Enfin, la portée politique du référendum gagné à Air France peut être un encouragement général à légitimer les luttes et le syndicalisme.
- L’élément-clef supplémentaire pour les cheminots serait que la grève, et donc l’intersyndicale si possible, assume plus clairement une bataille publique politique avec le gouvernement. Sur le thème : Nous savons comment faire fonctionner le service public ferroviaire, voici nos solutions. Ces éléments existent, mais sont trop dispersés, et ne donnent jusqu’ici pas lieu à des initiatives d’ampleur et très visibles (évidemment les médias ne font rien en ce sens). Car le conflit est une guerre politique, et la seule grève des trains n’est pas suffisante. Comment avancer dans cette voix tout en gardant l’unité syndicale ? C’est vraiment dans cette direction qu’il faudrait pouvoir avancer. Mais on sait qu’un mouvement social a beaucoup de difficultés de se projeter sur la scène du débat public et politique national par des initiatives propres.
- Enfin il y a aussi l’hypothèse qu’après le congrès de FO, qui a mis Mailly en minorité, il y ait une reconstitution du front syndical de 2016, avec des journées interpro de vraie grève. Il y a des bruits en ce sens.

Néanmoins, pas mal d’éléments dans la situation, et notamment après le 5 mai, poussent à envisager l’hypothèse d’un changement de structure des luttes, permettant d’associer le social et le politique plus fortement. Et contribuer ainsi à ce que les luttes activent une crise politique. C’est ce qu’un peut appeler marcher vers un « front populaire » (celui de 1936 ayant commencé par un front syndical étendu aux forces politiques : 100 organisations en décembre 1935). C’est une possibilité, pas une certitude. Loin de là. Car il faut une volonté politique et beaucoup de responsabilité. Et il faut aussi que les mouvements actuels remportent des victoires partielles.
Quels sont les ingrédients qui poussent dans ce sens ?
Il y a en a beaucoup, mais tous doivent être compris et renforcés comme des leviers complémentaires.
- Il y a d’abord le retour de l’unité syndicale réelle, c’est-à-dire en prise avec une volonté puissante d’agir : c’est le cas à la SNCF, dans la fonction publique, dans les hôpitaux et EHPAD, chez les retraités.
- Cette unité syndicale n’est pas encore interprofessionnelle nationalement. Avoir refusé (CFDT) un 1er mai unitaire, même sur un seul mot d’ordre à minima (solidarité avec les luttes en cours) est un coup de poignard porté aux luttes. Il se pourrait que FO, après son congrès, ait cependant la volonté de renouer avec la situation de 2016, ce qui serait un grand pas en avant.
- Il existe depuis plusieurs années une disponibilité à l’action qui n’est pas ou peu encadrée par le syndicalisme, mais se manifeste de diverses manières « para-syndicales » (c’est-à-dire de type syndical en réalité) : les cortèges de tête de 2016,une partie du réseau Nuit Debout, les mobilisations suscitées par les associations (DAL, collectifs ponctuels ou éphémères, Front Social, réseaux écologistes comme Alternatiba, Coordination hôpitaux et santé, Convergences services publics, les zadistes, les jeunes avec des hauts et des bas…).
- Il existe aussi depuis des années un débat qui parcourt les réseaux militants sur l’articulation du social et du politique : arrêter avec la hiérarchie type 20ème siècle où les partis dominent, tout le monde fait en réalité de la politique au sens plein du terme, respecter les rythmes et les modalités spécifiques des uns et des autres, trouver des points de jonction, d’échanges, d’actions.
- Le syndicalisme lui-même, où les associations de luttes (Attac…) portent des propositions alternatives ou cherchent en tâtonnant à les construire. C’est très clair à la SNCF récemment (CGT et SUD Rail). Mais aussi dans les travaux et initiatives qui articulent les chercheurs en sciences sociales et les pratiques militantes du syndicalisme classique, revues de fond en comble, sur la critique du travail et sa dimension politique générale. Les débats sur la portée du salaire socialisé et pour une sécurité sociale universelle vont dans le même sens.
- Il est essentiel d’une manière générale que les luttes revendicatives, à l’époque du néolibéralisme agressif, soient imprégnées d’une réflexion générale sur le sens de l’action, d’un horizon alternatif à la vision libérale. Cela commence à être le cas même si cela est insuffisant.
- Depuis des années, autour de Copernic, puis de Attac, des collectifs ont mis autour de la table des structures syndicales, associatives, politiques, pour analyser les attaques libérales, discuter comment résister, amplifier ce qui se passe syndicalement par des initiatives particulières (débats, meeting…). Cela s’est appelé : Collectif 3A, CQFD (avec déjà un peu la confédération CGT), Collectif pour nos droits sociaux (avec des tensions).
- A l’occasion des luttes en cours, des dizaines de réseaux militants de soutien, de débats, se sont mis en place dans les villes, les quartiers, mélangeant syndicats, associations, partis politiques. Ils représentent une force sociale et politique potentielle, qui tisse des liens précieux pouvant être durables, et qui avait besoin d’avoir un rendez-vous national du type du 5 mai.
- Il existait pendant le Front de gauche une demande d’action politique venant de nombreuses personnes dites « non encartées », et auxquelles le FDG n’a pas répondu (sauf dans les assemblées citoyennes de 2012) en raison de freinages bureaucratiques dont les responsabilités sont au moins…très partagées entre les forces principales, et différemment selon les moments.
- Nuit Debout a été le moment de cristallisation partielle de cette « demande politique hors partis politiques », dans la lignée des mouvements d’occupation des places observés à plusieurs reprises en Europe ou ailleurs. Ce sont des mouvements urbains nés d’une diffusion culturelle et politique bien plus élevée qu’auparavant (mais déjà observable en mai 68), dans la jeunesse surtout, et avec l’aide des réseaux sociaux amplificateurs (pétition loi Travail en mars 2016, vidéos).
- France insoumise capte en partie cette énergie dans les groupes d’action qui de ce fait expriment les attentes d’une époque. Mais sa direction prétend lui imposer une vision stratégique unilatérale : un seul chemin, un seul mouvement, un seul leader. Il faut parvenir à dépasser ce frein qui n’a rien de progressiste. L’initiative pour l’unité posée médiatiquement par Olivier Besancenot et ayant aboutis à une unité de prises de position de 12 formations politiques a permis de poser des jalons dans cette voie. Il y a eu ensuite une évolution positive de la FI qu’il faut raffermir. Mais il n’y a pas que la FI : certains réflexes anciens du PC ne vont pas spontanément dans le bon sens, sans compter les débats inaboutis dans le NPA. Mais balayons devant notre porte : dans Ensemble aussi les choses sont loin d’être réglées sur la fonction de l’unité politique, parfois perçue comme le « vieux monde ». Il ne s’agit pas d’aligner de sigles, mais de nourrir le débat politique collectivement. Pas facile à faire, mais c’et un enjeu.
- Un peu partout en réalité, le « vieux » côtoie le « neuf », ce qui ne signifie pas du tout qu’il n’y ait pas de très vieilles pratiques dans le « neuf » et des nouvelles pratiques prometteuses dans ce qui est désigné comme « vieux ». Tout se côtoie et pourrait se combiner. Il faut une volonté. La véritable nouveauté créatrice sera en fait de jeter les bases d’un mouvement populaire qui parvienne à associer toutes ces inventions, ces énergies, ces expériences, et en leur donnant la portée la plus large, la plus subversive, la plus libératrice possible.
Le pluralisme des pratiques et des cultures est la condition pour aller de l’avant

- Parler de pluralisme, ce n’est pas aligner des sigles. C’est respecter des rythmes, des traditions, des sociologies hétérogènes de situations, de ressentis, de représentations du monde qui ne passent pas par le même moule unique.
- Cela vaut pour les mouvements sociaux : il y a de tout dans la CGT, mais aussi dans Solidaires, etc. Il y a une attente de vrai syndicalisme qui s’est exprimé fortement dans la CFDT à l’automne 2017. Il y a une exigence de renouvellement qui a mis Mailly en minorité dans FO, mais il n’est nullement certain qu’elle trouvera une voie facile.
- Cela est évident dans les collectifs d’action et les associations qui remplissent parfois des fonctions que les syndicats sont incapables de remplir, soit par manque de forces, soit par routine organisationnelle mortifère.
- Les forces sociales ne peuvent accepter d’agir avec des forces politiques, afin de réfléchir politiquement elles aussi, que si elles le font dans un cadre de diversités politiques. Plusieurs visions du monde se côtoient dans les syndicats, les associations, dans les luttes. Elles ne peuvent s’en remettre (comme cela été trop le cas autrefois) à une seule vérité, une seule organisation, une seule réponse.
- Le pluralisme est donc aussi nécessaire dans le champ qualifié de « politique », c’est-à-dire les organisations ou mouvements politiques. Les forces politiques sont celles qui désignent la question du pouvoir comme un verrou fondamental, et qui en font un axe permanent de leur action. Et aussi celles qui occupent par des actes le terrain de l’imaginaire, des horizons désirables ou de la représentation (ce qui se passe dans les têtes). Les mouvements sociaux ont aussi cette fonction, mais doivent d’abord répondre en premier lieu à des demandes concrètes. Les forces politiques qui poussent à l’émancipation collective sont inscrites dans une histoire, une culture passée et présente. Elles peuvent s’adapter au temps présent, s’enrichir, se développer ou mourir.
- Le clivage irréductible de classes sociales n’a pas disparu : il n’a jamais été aussi tranchant. Dans le champ de la représentation politique, ce clivage a pris la forme de valeurs, d’exigences nommé historiquement le clivage gauche/droite. Ou encore émancipation contre réaction. Mais l’adversaire a su effacer le sens des mots, ou les détourner. Il faut donc repeindre à neuf, mais pour autant sans céder aux injonctions de l’air du temps. Prétendre que le clivage de classe ou gauche/droite est dépassé, c’est brouiller les esprits, affaiblir la portée des luttes, c’est laisser les néolibéraux et les technocrates de la domination par l’évidence du « réel-rationnel » prendre le dessus idéologiquement et à petit feu. C’est exactement ce qui se produit avec Macron et son effacement « intelligent » des clivages, et avec son mouvement créé sans bordure politique claire au départ, mais dont on voit bien la couleur un an après.
- Il est donc nécessaire de réactualiser la force du pluralisme politique des gauches antilibérales et de l’écologie. Non pas sous forme de cartels ou d’alignement des sigles (le Front de gauche ne reviendra pas), mais d’abord et avant tout sur la nécessité de participer à la fabrication du sens de l’action, et des projets qu’elle peut viser : élaborations, programmes partiels, propositions communes. Ni dans les partis, ni entre les partis et leur confrontation, il n’y a de vérité unique. Il faut apprendre à fonctionner par la conviction, la tolérance, le consensus actif, bref, dans des partis en mouvement.
Avec cet état d’esprit ouvert et cette volonté politique, un mouvement populaire, social et politique, peut se construire et se pérenniser (différent d’une organisation en tant que telle : un mouvement poreux). Cela ne résoud pas les conflits sociaux eux-mêmes (ex : SNCF), qui obéissent à d’autres exigences de rapport des forces et des temporalités propres, comme cela est dit au début de cette contribution. Mais cela peut aider à long terme.

JC

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