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Capitalovirus

dimanche 22 mars 2020

« Ils n’en mouraient pas tous, mais tous étaient frappés […] / voyons sans négligence/ L’état de notre conscience ». [1]

Ce qu’il y a d’amusant ou de terrifiant avec les crises, c’est qu’elles surviennent toujours d’un point inattendu. Regardons quelques décennies en arrière. En 1973, c’était, disait-on, une crise pétrolière, c’est-à-dire la faute aux producteurs de
pétrole pour signifier, xénophobie oblige, la faute aux Arabes. Mais on laissait dans l’ombre l’éclatement du système monétaire international deux ans auparavant et la crise de rentabilité du capital depuis le milieu des années 1960, d’abord aux États-Unis, puis partout ailleurs.

En 2008, la crise financière était associée à la faillite de Lehman Brothers et on oubliait l’éclatement de la bulle immobilière en 2007, une bulle consécutive à la spéculation, à la titrisation, à la financiarisation de l’économie mondiale, qui, elles-mêmes, représentaient la fuite en avant d’un système en proie à la recherche désespérée d’un palliatif à l’épuisement progressif du système productif, incapable d’engendrer suffisamment de vraie valeur. [2]

En 2020, la crise est déclarée être d’ordre sanitaire. Le covid-19, venu paraît-il de Chine, la grande pourvoyeuse de frelons, de moustiques-tigres et autres coronavirus, occulte tout : de la dégradation sociale générale à l’embolie écologique imminente, en passant par le réchauffement du climat désormais à l’oeuvre. On entend même certains commentateurs affirmer que cette « crise sanitaire » serait d’ordre conjoncturel et non pas structurel comme en « 2008 », qu’elle serait vite dépassée et que l’économie rebondirait immédiatement [3].

Comme disait La Fontaine, quel est « l’état de notre conscience » ? Par opposition à notre « fausse conscience »,définition même de l’idéologie, selon Marx. La pandémie ne vient pas de nulle part et elle ne tombe pas du ciel. La rapidité et la facilité avec lesquelles le coronavirus s’est répandu comme une traînée de poudre en 2020 sont
l’aboutissement du processus de production de valeur économique dans une « chaîne » dont les maillons sont unifiés par la circulation mondiale du capital. Celle-ci a fabriqué une telle division du travail dans le monde que la moindre rupture de
maillon dans cette chaîne paralyse les échanges, les transports et l’approvisionnement en produits vitaux, en l’occurrence aujourd’hui des masques de protection et des médicaments.

Mais cela n’est que la partie visible de l’iceberg, laissant croire à cette absurdité que nous traverserions une crise simplement conjoncturelle. Sur quoi donc cette prétendue conjoncture se déclare-t-elle ? Sur l’imbrication inédite d’une crise sociale et d’une crise écologique dont la crise économique est la traduction quantitative de l’impasse capitaliste.

Le capital ne peut, en lui-même, produire la moindre valeur. Il lui faut donc, afin de se valoriser, soumettre planétairement la force de travail manuelle et intellectuelle. Or, partout dans le monde, la productivité du travail voit sa progression
s’effilocher inexorablement depuis 15 ou 20 ans. Les profits des capitalistes dans leur ensemble ne survivent que par la pression exercée sur les travailleurs, par la marchandisation généralisée des activités et par la déformation du partage de
la valeur par les marchés financiers au bénéfice des actionnaires, des rentiers et des institutions bancaires et financières chargées de veiller au grain de tous ceux-là et au leur propre. La montée des inégalités en est le résultat. La mondialisation « heureuse » est un désastre sans nom.

Ce désastre atteint une telle ampleur parce que la diminution des gains de productivité du travail, qui commande toujours in fine la rentabilité du capital, est concomitante de la baisse progressive du taux de rendement énergétique [4].
Cette dernière résume la difficulté croissante de l’accès aux ressources naturelles au fur et à mesure que la planète est dégradée et que la Nature est réduite à un instrument sans vie et sans autonomie au service d’une entité « morte » par
définition, le capital, dixit Marx.
« Les conditions bourgeoises de production et de commerce, les rapports de propriété bourgeois, la société bourgeoise moderne, qui a fait éclore de si puissants moyens de production et de communication, ressemble à ce magicien, désormais, incapable d’exorciser les puissances infernales qu’il a évoquées. […] Il suffit de rappeler les crises commerciales qui, par leur retour périodique, menacent de plus en plus l’existence de la société bourgeoise. Dans ces crises, une grande partie, non seulement des produits déjà créés, mais encore des forces productives est livrée à la
destruction. Une épidémie sociale éclate, qui, à toute autre époque, eût semblé absurde : l’épidémie de la surproduction.

Brusquement, la société se voit rejetée dans un état de barbarie momentané : on dirait qu’une famine, une guerre de destruction universelle lui ont coupé les vivres ; l’industrie, le commerce semblent anéantis. Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de vivres, trop d’industrie, trop de commerce. » Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, … 1848… !!!
Ainsi, la racine de la pandémie actuelle est directement l’organisation mondiale d’un système qui a cru pourvoir dévaloriser sans vergogne ce qui fait sa propre dynamique, le travail humain, et saccager sans retenue ce qui constitue la base matérielle de sa croissance, la nature.

La chose est tellement évidente que le président Macron, lors de son intervention télévisée du 12 mars 2020, a affirmé, consciemment ou cyniquement, on ne sait, « qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer note alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d’autres est une folie ». Il s’interroge même sur « le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des
décennies et qui dévoile ses failles au grand jour ».

Que n’avait-il tenu le même discours au moment d’imposer sa réforme des retraites qui entre en totale contradiction avec son lamento à propos de « l’autre écueil, ce serait le repli individualiste » ! En effet, cette réforme exprime bien la ligne
stratégique du capitalisme dans sa phase néolibérale : renvoyer tous les problèmes collectifs (l’emploi, le chômage, la protection, la conversion environnementale) à l’échelle individuelle et faire de chaque besoin un nouveau marché. Le tout
enrobé dans un paquet d’inepties idéologiques dissimulant 1) « les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur » [5], mais 2) que seul le travail produit de la valeur [6], pour enfin 3) confondre productivité et
productivisme [7].

Produire n’importe quelle saloperie pourvu qu’elle soit rentable, engloutir le moindre espace non marchand dans le rayon du capital et vider les esprits de toute capacité critique des « appétits gloutons » (La Fontaine), tels sont les traits
fondamentaux d’une machine sur laquelle prolifère et se propage le premier virus venu. Les virus peuvent être tapis depuis la nuit des temps, ils nous explosent à la figure parce que nous avons réuni les conditions de leur épanouissement. Le capitalovirus nous a fait franchir la frontière dite « horizon des évènements » au-delà laquelle commence le « trou noir du capitalisme » [8].

Le confinement sanitaire est un impératif parce que le délabrement des hôpitaux publics, dénoncé depuis des années par les personnels de santé, notamment dans les services d’urgence, laisse craindre un débordement trop dangereux. Mais ce
confinement sanitaire ne peut être pensé comme une simple mesure isolée et temporaire. Lʼéconomie par terre ou sur terre ?

Jean-Marie Harribey

[1] J. de La Fontaine, « Les animaux malades de la peste ».
[2] Voir notamment le livre d’Attac publié 10 ans après 2007, Par ici la sortie, Cette crise qui n’en finit pas, Les Liens qui
libèrent, 2017.
[3] Par exemple, sur France Inter, les journalistes et toutes les personnalités interviewées (D. Trump, C. Lagarde,
S. Boujnah [PDG d’Euronext], N. Dufourcq [DG de la BPI]) dans « On n’arrête pas l’éco », le 14 mars 2020. Sans oublier
D. Seux, sur France Inter, ce 16 mars 2020.
[4] Cet indicateur est le rapport entre l’énergie produite et l’énergie utilisée pour la produire.
[5] K. Marx, Le Capital, Livre I, OEuvres, Gallimard, La Pléiade, tome I, 1965, p. 999.
[6] K. Marx, Le Capital, Livre III, OEuvres, Gallimard, La Pléiade, tome II, 1968, p. 1430.
[7] Voir la discussion à propos de « La retraite n’est pas une dette (url:https://blogs.alternativeseconomiques.
fr/harribey/2020/03/03/la-retraite-n-est-pas-une-dette) », J.-M. Harribey, Politis,5 mars 2020.
[8] J.-M. Harribey, Le trou noir du capitalisme. Pour ne pas y être aspiré, réhabiliter le travail, instituer les communs et socialiser la monnaie, Le Bord de l’eau, 2020.

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