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ATHENES : chronique d’une occupation réussie

jeudi 5 décembre 2013

Lors de mon long séjour estival en Grèce, je reprends le contact avec l’assemblée populaire de Guizi, mon quartier au centre d’Athènes. Depuis le « mouvement des places » de l’été 2011, la consigne donnée chaque soir à la fin de l’assemblée à Syntagma d’y revenir certes, mais de créer aussi des assemblées populaires dans tous les quartiers a fait naître un fort mouvement dans tout le pays. Une quinzaine d’assemblées continuent à se réunir toutes les semaines dans la région d’Athènes et celle de Guizi est parmi les plus dynamiques.
Début juillet, lors d’une réunion hebdomadaire, nous apprenons que la mairie d’Athènes va fermer le centre culturel et athlétique du quartier car l’immeuble sera transformé en tribunal. Des usagers nous disent que le déménagement du matériel du centre est imminent. Nous décidons d’intervenir en organisant l’affichage de tracts diffusant cette nouvelle dans les rues du quartier et surtout la collecte de signatures pour une pétition qui s’oppose à la fermeture du centre. Pendant une dizaine de jours, nous parlons avec les habitants devant les supermarchés, lors des marchés publiques, dans les rues. Ils sont souvent choqués, c’est le seul centre de vie collective qui existe dans ce quartier populaire et il sert aux adultes, aux jeunes et aux enfants. Les signatures s’accumulent, 1245 personnes viennent de signer. Nous appelons à une assemblée d’information devant le centre pour le 9 juillet, où la décision d’essayer d’intervenir lors du conseil municipal du 11 juillet est prise par une soixantaine de participants réunissant à la fois des membres de l’assemblée et des usagers du centre. La décision est prise sans vote, par le simple fait qu’il n’y a pas d’opposition. Les règles de la démocratie directe s’appliquent sans apprentissage préalable. Vers la fin de la réunion une dame dit : « Y a-t-il d’autre solution que l’occupation ? »
Après l’échec de la prise de parole au conseil municipal où on nous explique qu’il faut s’inscrire à l’ordre du jour pour la fin du mois une assemblée est à nouveau réunie. Cette fois la parole qui circule prend la forme de questionnements autour de l’idée de l’occupation, idée qui a surement travaillé nos consciences depuis l’autre jour : « Sommes-nous capables d’organiser une occupation, sommes-nous assez nombreux ? », « S’ils envoient les MAT, -les CRS grecs-, sommes-nous prêts à les affronter ? », « Qui peut rester ici la nuit ? », « Qui peut être présent tôt le matin si les camions viennent pour le déménagement ? » Personne ne formule de réponses à ces questions. Elles restent suspendues, mais agissent en profondeur…
Soudain une voix se lève : « Allons-y » Nous nous tournons et comme une seule personne, sans parler, nous gravissons les marches qui mènent à l’entrée du centre, au premier étage. Mon cœur bat très fort. Je sais que je suis en train de vivre quelque chose d’unique, la force inouïe qu’entraîne l’action collective. Je pense que c’est ainsi que se passent les moments d’insurrection, sans parole d’un chef, par mise en mouvement du corps et de l’esprit.
Au premier étage un petit groupe de femmes parmi les usagers du centre s’active, cherche de feuilles de papier, de stylos et commence à recueillir les prénoms et les numéros de téléphone des présents. L’une des feuilles se divise en cases de trois heures sur vingt-quatre afin d’organiser les tours de garde. Je m’inscrits pour le lendemain, aux heures de la sieste. Très rapidement, il n’y a pas de cases vides. Tous et surtout toutes veulent participer.
Le gardien du centre téléphone à la mairie pour informer de l’occupation. Nous allons l’entendre dire au téléphone toutes les deux heures à voix basse : « Oui, ils sont toujours là ! »
Des activités variées seront organisées presque tous les soirs pendant quinze jours devant le centre culturel, transformant cet espace en un lieu d’une fête joyeuse : nombreux débats, projections de films, représentations théâtrales par des troupes bénévoles, danses traditionnelles par un groupe formé au centre,, ateliers de peinture pour les nombreux enfants présents, soirées musicales avec repas préparés par les convives…
Au bout d’une semaine, une réunion est proposée avec les « élus de notre collectif ». La réponse qu’il n’y a pas d’élus car nous fonctionnons en assemblée générale étonne, mais enfin une réunion publique est organisée et nous sommes de nouveau tous présents. Les explications des responsables sont évasives. Ils insistent surtout sur les besoins du ministère de la défense en locaux, mais ce qui ressort est que le besoin de la population pour un lieu de culture et d’athlétisme ne constitue pas vraiment une priorité pour eux. Par contre, les très nombreuses interventions du public sont d’une remarquable qualité. Une jeune femme déclare que si ses enfants peuvent faire de la musique et de la danse au centre, elle est sûre qu’ils n’auront pas besoin plus tard de tribunaux. A-t-elle lu Victor Hugo ? Je pense que c’est d’elle-même que surgissent ces paroles. La mère de deux jeunes jumeaux explique que, même si elle n’a pas fait d’études supérieures, elle est certaine de la nécessité d’un centre culturel dans le quartier et qu’on la trouvera en première ligne en cas de tentative de déménagement. D’autres précisent qu’étant au chômage, ils ne partiront pas en vacances et seront présents tout l’été pour protéger le lieu. Un jeune homme avec une parole très incisive fait remarquer que les responsables préfèrent parler d’athlétisme, en négligeant la dimension culturelle du centre, car ils ne sont pas capables de concevoir qu’il s’agit en fait d’un vrai centre de vie...
La prochaine séance du conseil municipal est le 25 juillet. Cette fois les procédures officielles d’inscription à l’ordre du jour sont accomplies. Trois volontaires sont à l’intérieur de la mairie pour défendre notre cause et apporter les listes de signatures. Nous sommes à l’extérieur avec nos panneaux, nos tracts pour les passants et notre hautparleur. A l’unanimité le conseil décide le maintien du centre culturel avec un contrat de 5 ans !
Devant la catastrophe qui afflige la Grèce et qui s’empire au jour le jour, ce n’est qu’une toute petite victoire. Mais pour celles et ceux qui l’ont vécue le rapport à la lutte collective et à l’espoir de changement est profondément modifié et, j’en suis certaine, c’est autrement que ces femmes et hommes élèverons leurs enfants.

Lena

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