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LETTRE DE GUADELOUPE

samedi 20 novembre 2021

La situation déjà inquiétante en Guadeloupe s’est fortement dégradée jeudi soir et encore plus vendredi 19 novembre.

Le préfet a annoncé un couvre-feu qui a pris effet quasi immédiatement, et court de 18h à 5h du matin (sauf à Marie-Galante, aux Saintes et à La Désirade). Cela n’a pas suffi pour mettre fin aux violences urbaines et aux blocages de routes. Mais cela a contribué à encore chauffer les esprits de ceux et celles qui sont mobilisé-e-s. Le gouvernement annonce l’envoi de 200 forces de l’ordre en renfort, ce qui me semble largement insuffisant du point de vue du pouvoir en place.

Quiconque qui connaît la Guadeloupe, ses quartiers populaires et ses routes souvent sinueuses et étroites, sait que même avec ces renforts les FDO n’ont aucune chance d’empêcher des groupes de s’installer à certains endroits ou bien de mener des actions choc. Il suffit, par exemple, d’avoir assisté à des défilés des ’groupes à peau’ pendant le carnaval pour savoir que les jeunes (et moins jeunes) ont un certain savoir-faire en la matière, et que la nuit (qui tombe à 18h) tout est possible.

Il est très difficile de savoir la proportion des Guadeloupéen-ne-s qui soutient ce mouvement. Il n’est certes pas aussi massif que cela, mais il est suivi avec sympathie ou curiosité ou avec stupeur et résignation par une partie de la population. Les militants sont très actifs sur les réseaux sociaux, et peu de gens essaient de contre-carrer les idées complotistes qui y prédominent.

J’insiste là-dessus : malgré certaines affirmations des dirigeants syndicaux et nationalistes qu’ils ou elles "ne sont pas contre" la vaccination (ce qui est déjà une position peu courageuse, surtout quand ils sont eux- mêmes vaccinés), le moteur principal du mouvement est le rejet pur et simple de la vaccination, car "cela ne marche pas", "on ne sait pas ce que c’est", "c"est une expérimentaion" voire "c’est un complot contre la Guadeloupe". Mais je sais par des conversations avec des proches, dont une partie a eu la Covid ou est vaccinée (comme 40% de la population, càd à peu près 135 000 personnes ayant reçu au moins une dose) et une autre "attend toujours", "n’a pas confiance", "a peur" ou "ne veut pas de ce poison", que les avis sur le fond sont très partagés. Parmi les non-vaccinés, une partie est très prudente, respecte les gestes barrières ou tout simplement ne sort pas de chez eux. Puis il y a les autres, les complotistes et les inconscients.

Mais même sans être majoritaire, vue la configuration du terrain, le mouvement a la capacité de tout bloquer. De fait, à cause de la difficulté ou l’impossibilité de circuler, toutes les écolés sont fermées (certains ont été vandalisées), des patients ne peuvent pas se rendre à l’hôpital, y compris les 800 dialysés qui doivent s’y rendre ous les deux jours. A la radio, les communes annoncent la fermeture de tel ou tel service public, des associations l’annulation de tel ou tel événement.

La situation dans les hôpitaux et cliniques deviennent critique, entre les suspensions pour non-vaccination, la difficulté de circuler, la peur des agressions commises ou les menaces contre certains cadres et même des soignants (certains internes sont particulièrement visés, je ne sais pas pourquoi - ce serait peut-être ceux et celles qui sont venu-e-s de la métropole en renfort et qui ont parfois été mal accueillis, mais je n’ai pas plus d’infos). Il y a un fort taux d’"arrêts de maladie" suite aux consignes de certains syndicats.

Devant le vieux CHU ils ont installés des barrages filtrants qui sont très intimidants à la fois pour les patients et le personnel qui se rend au travail. Certaines opérations sont annulées faute d’équipes complètes.

Si vous avez vu ou lu ce qui se passe au rond-point de Perrin, près du chantier du nouveau CHU (et à 2kms de chez moi), il faut savoir qu’à ce point névralgique est concentreé pratiquement toute la circulation de la Grande-Terre. Il suffit donc de le bloquer et le tour est joué. Par ailleurs, selon les infos de ce matin, le chantier aurait été ’visité’ et du matériel volé.

Il suffit aussi d’un ou deux barrages sur les ponts qui relient la Grande-Terre et la Basse-Terre pour qu’un aucun passage ne soit posssible, et la même chose pour la monstrueuse zone commerciale de Jarry (où se trouve également le port commercial) où est concentrée la majorité des emplois salariés du département.

Les médias rapportent des braquages d’automobilistes sur certains barrages. C’est certainement un phénomène marginal, mais ce n’est pas impossible (les braquages pour vol de scooter ou des bijoux ou autres sont assez fréquents ici, comme je peux personnellement témoigner)

Hier dans la journée, quand le calme règnait plus ou moins, je me suis déplacé à Pointe-à-Pitre à 3kms en slalomant entre des carcasses de voitures et des restes fumants de barrages de pneus. Je ne suis pas allé au centre-ville, où dans la nuit de jeudi six bâtiments ont été détruits par le feu et des magasins pillés. (Il faut savoir qu’il y a beaucoup de vieux bâtiments en bois, ce qui fait qu’il y a de toute façon régulièrement des incendies.) Les auteurs ont choisi en particulier de voler des bijouteries (P-à-P est très connue pour ses bijouteries). Les violences dans les QP ont repris vendredi soir malgré le couvre-feu. On rapporte qu’un supermarché à été mis à sac, une banque attaquée et qu’il y a eu des tirs à balles réelles. Les médias ont fait état vendredi d’attaques contre deux gendarmeries dans une tentative de voler des armes à feu, mais de toute façon la détention légale et surtout illégale d’armes en Guadeloupe n’est pas un fait nouveau.

Pour ceux et celles qui sont venu-e-s en touriste, la ville de Sainte-Anne avec sa belle plage a l’air d’un petit paradis. Mais comme dans toutes les communes une partie de la population vit dans la misère. Je ne suis pas surpris d’apprendre, donc, qu’il y a eu également des actions la nuit dernière dans cette commune, qui est traversée par le seul axe routier reliant l’agglomération pointoise et la ville de Saint-François, avec sa marina et sa population de métropolitain-e-s s’y étant installée ou y possédant des appartements. Il existe aussi des petites routes par lesquelles on peut passer dans l’arrière-pays, mais il y a maintenant des barrages même dans cette région accidentée qui est propice au marronage (on rapporte que certains barrages ne sont même pas occupés, car il suffit de bloquer la route avec des carcasses de voitures etc et rien ne passe, mais on peut aussi y faire de barbecues !). Pour débloquer ces barrages ou arrêter les auteurs il faudra aux gendarmes une très bonne connaissance du terrain et la capacité d’être partout en même temps.

Le tourisme s’était fortement repris ce dernières semaines, et l’industrie s’apprêtait à accueillir un nombre record de visiteurs à la haute saison hivernale. Je pense qu’il y a actuellement de nombreuses annulations.
Toutes ces informations sont à comprendre au conditionnel, mais elles me semblent parfaitement plausibles.
Je consacrerai une deuxième lettre à des remarques plus politiques, sachant que je n’ai pas d’autres informations que celles que je peux lire ou entendre dans les médias locales.

Bon, je suis de fait confiné, mais j’ai toujours des bananiers à couper ...

C.F.

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